La Paracha Vayigach (“et il s’ approcha de lui ») raconte comment Joseph révèle son identité à ses frères et leur pardonne de l’avoir vendu comme esclave. Il leur demande d’aller chercher Jacob et le conduire en Égypte. Pharaon invite la famille de Joseph à venir s’installer « dans la meilleure province de l’Égypte » et à y « manger le gras de ce pays ». Jacob apprend que Joseph est encore en vie et part en Égypte.

Jacob part-il d’un pas léger et heureux retrouver son fils ? Pas vraiment. Jacob est au terme de sa vie et Jacob est un homme sombre, tourmenté.

Lorsque Jacob apprend que son fils est en vie, alors que depuis des années, il le croyait mort, « la vie revient dans son cœur » et il redevient Israël dans le texte (Genèse, 47:27-28). Mais c’est aussi un homme au bout de sa vie. Un peu plus loin dans le texte, le récit de sa rencontre avec Pharaon ne manque pas d’humour. À Pharaon qui lui demande son âge (une façon de lui demander : comment allez-vous ?), Jacob révèle son amertume :

« Il a été court et malheureux, le temps des années de ma vie et il ne vaut pas les années de la vie de mes pères, les jours de leurs pérégrinations » (Genèse, 47 :9)

Effectivement, la vie de Jacob est une suite d’épreuves et de souffrances : l’exil à Haran par peur de la colère de son frère, puis les manipulations de son beau-père qu’il va également fuir, le viol de sa fille Dina et la vengeance sanglante des frères de Dina, la mort de sa femme bien-aimée Rachel en donnant naissance à Benjamin, son fils aîné Ruben qui prend sa place dans le lit de sa concubine, le retour à Canaan pour enterrer son père Isaac, sans oublier des années à vivre avec la douleur de croire son fils mort. Et maintenant un nouvel exil. Certes Jacob va retrouver son fils Joseph mais il lui faut de nouveau quitter la terre de Canaan.

Le départ en Égypte n’est donc pas facile.

La première nuit de son voyage, à Beer Sheva, Jacob a une vision nocturne dans laquelle Dieu lui parle :

« L’Éternel parla à Israël dans les visions de la nuit, disant : « Jacob ! Jacob ! » II répondit : « Me voici. » Il poursuivit : « Je suis l’Éternel, Dieu de ton père : ne crains pas de descendre en Égypte car je t’y ferai devenir une grande nation. Moi-même, je descendrai avec toi en Égypte ; moi-même aussi je t’en ferai remonter. Joseph te fermera les yeux. » » (Genèse, 46 :2-4)

Ce n’est pas la première fois que Dieu rassure Jacob et lui rappelle la promesse faite à Abraham. C’est même la troisième fois, et à chaque fois, Dieu lui parle dans la nuit, dans un rêve.

Le premier rêve a lieu sur la route de Haran lorsque Jacob a la vision d’une échelle qui va de la terre au ciel. Le second rêve se passe lorsqu’il retourne en terre de Canaan. Dieu lui apparaît à travers un messager avec qui il combat toute la nuit et qui change son nom en Israël. Et le troisième rêve arrive tandis qu’il quitte de nouveau sa terre natale.

À chaque fois, la vision intervient alors que Jacob est confronté à des angoisses : lorsqu’il doit quitter ses parents pour un pays inconnu et dans la crainte de la colère de son frère Esaü, lorsqu’il revient et sait qu’il doit affronter la colère de son frère. Et maintenant, au terme de sa vie, un nouvel exil qu’il sait définitif.

Jacob est dans l’obscurité. Il est confronté aux tourments de son passé (sa tromperie vis-à-vis de son frère, la mort de Rachel, la perte de son fils) et l’incertitude de l’avenir.

Ce caractère obscur de Jacob peut aussi révéler une forme de clairvoyance. Jacob sait que le destin de son clan est à Canaan, pas en Égypte. Dans sa vision nocturne, il entend Dieu qui lui assure que lui et ses descendants remonteront d’Égypte (lui, en y étant enterré). Et c’est après s’être convaincu de cela qu’il poursuit son chemin en Égypte.

Joseph comprend aussi que le destin de sa famille est lié à l’alliance de Dieu et ses ancêtres et à la terre qui leur est promise, mais il le comprend beaucoup plus tardivement, à la fin de sa vie. Alors qu’il va mourir, il affirme à ses frères que Dieu les ramènera dans le pays promis à Abraham, Isaac et Jacob (Genèse, 50:24).

Tout comme son père, Joseph est un homme de vision, mais c’est sans doute un autre type de rêveur. Joseph parle de Dieu, mais Dieu ne lui apparaît pas directement. Avec l’histoire de Joseph s’amorce une autre forme de présence divine dans le monde. Dieu peut intervenir mais de manière moins visible. Alors que Dieu parlait directement à Jacob dans ses rêves, il faut maintenant le découvrir, il faut savoir interpréter les rêves.