Nous vous proposons un commentaire textuel et poétique de la parachat Vayigach par Revital Berger Shloman, directrice et coordinatrice du Talmud Torah au MJLF (Mouvement juif libéral de France) à Paris.

Parachir VaYigach, Joseph un poète de la vie יוסף משורר החיים

« Il se jeta au cou de Benjamin son frère et pleura; et Benjamin aussi pleura dans ses bras. Il embrassa tous ses frères et les baigna de ses larmes; alors seulement ses frères lui parlèrent » (Genèse, 45:14-15)

 

Dans ma bouche
enterrée toute votre violence :
Les mots impolis
les pensées inconscientes
les poings saignants
les yeux fermés
O r p h e l i n s
les cris d’exil
les fleurs amputées.
Dans mon rêve
un trou noir
avale ma bouche.

Et là tout enterré
sous la blancheur des dents
sous les lettres mâchées
sous
Un jour en sortant à la lumière
Ils vont venger leur sang
dans les mains d’un poète
vivant.

בַּפֶּה שֶׁלִּי
קְבוּרָה כָּל הָאַלִּימוֹת שֶׁלָּכֶם
מִילִּים גַּסּוֹת
מַחְשָׁבוֹת לֹא מְקוּדָּשׁוֹת
אֶגְרוֹפִים מְדַמְּמִים
עֵינַיִים עֲצוּמוֹת
יְ ת וֹ מִ י ם
צְעָקוֹת מִתְבּוֹלְלוֹת
פְּרָחִים גִּידְּמִים.
וּבַחֲלוֹמִי
חוֹר שָׁחוֹר
בָּלַע אֶת הַפֶּה שֶׁלִּי

הַכֹּל קָבוּר שָׂם
תַּחַת תַּכְרִיכֵי שִׁינַּיִים
וְאוֹתִיּוֹת לְעוּסוֹת
וּבְיוֹם אֶחָד מִן הַיָּמִים, יֵצְאוּ לָאוֹר
וְיִנְקְמוּ אֶת דָּמַם
בִּידֵי הֶחָרָבוֹת
שֶׁל מְשׁוֹרֵר
הַחַיִּים


Joseph pleure beaucoup. Oui, beaucoup. L’homme est super sensible même s’il est maintenant un grand ministre avec une vengeance cachée… Il pleure dans Mikets, le paracha de la semaine dernière. Il pleure à plusieurs reprises dans VaYigach la paracha de cette semaine. Livkhot  לִבְכּוֹת en hébreu, verser des larmes, partage la même racine qu’un autre verbe : Levakot לְבַכּוֹת,  pleurer celui qui est mort. Un autre mot avec la même racine : Mevoukha מְבוּכָה, qui signifie la confusion embrouillée, et Mavokh מְבוֹכָהּ – מָבוֹךְ, un labyrinthe.

On peut trouver dans ce texte toutes les émotions qui s’enchevêtrent dans les parachot liées à Joseph. L’une des raisons pour lesquelles ce personnage est si intéressant, et qu’il invite le lecteur à s’identifier à lui, est la variété des émotions qu’il ressent et qu’il partage.

La rencontre avec ses frères intervient après de nombreuses années de séparation, après les détails tragiques de leurs relations. L’histoire ressemble à la scène d’un film hollywoodien : Joseph a été abandonné par ses frères, considéré comme mort par son père, et maintenant arrive ce moment très précieux de la rencontre avec Benjamin , son petit frère, et les nombreuses larmes qui s’en suivent.

Ce moment délicat et humain, je le trouve en fait la grandeur de Joseph. Un homme avec une âme poétique, un rêveur, qui n’a pas peur de partager ses émotions et qui est capable de se fâcher aussi bien que de pardonner. Il est plein de miséricorde envers ses frères et, en même temps, honnête dans sa confusion à ce moment délicat .

Évidemment, je pense à nos leaders d’aujourd’hui, à ceux qui doivent faire face à de nombreux défis quotidiens, à ceux qui doivent faire face à de nombreuses tragédies humaines.

Je pense également aux poètes qui écrivent ce qu’ils ressentent et pensent. Des images d’un labyrinthe, car ils sont parfois gênés, parfois tristes, parfois confus. Ils écrivent comme moi pour faire la différence dans notre monde fou qui est encore très beau et qui mérite les larmes de pitié comme les larmes d’une beauté.

Shabbat Shalom שבת שלום !