Vayehi est la dernière paracha du livre de la Genèse (Genèse 47:28 – 50:26).

La première partie de la paracha (Genèse 47:28 – 49:23), dont le titre signifie « il vécut », raconte la fin de vie de Jacob et sa mort. Après dix-sept ans en Égypte, Jacob est sur le point de mourir. Il appelle auprès de lui son fils Joseph et les enfants de celui-ci, Manassé et Ephraïm, pour leur donner sa bénédiction. Il demande à Joseph de l’enterrer à Makhpéla auprès d’Abraham, Sarah, Isaac, Rébecca et Léa. Puis il appelle tous ses fils et les bénit.

Les derniers mots de Jacob à ses fils sont un curieux mélange de prières, bénédictions, malédictions, mises en garde, analyses psychologiques, rappels du passé et prédictions. Ils se présentent sous la forme d’un long poème.

Le patriarche se montre particulièrement critique et ses paroles sont souvent rudes. Il dit de Ruben qu’il est « instable comme l’eau » et rappelle l’inceste dont il s’est montré coupable. Il maudit la colère et la violence de Siméon et Lévi. On ne sait trop quoi penser de ses propos sur Issachar, un « âne robuste » ou de Dan, « un serpent sur le chemin » ou encore de Benjamin, un « loup ravisseur ».

Est-ce une dernière tentative de Jacob d’éclairer ses fils, de les aider à s’améliorer ? Peut-être, mais on peut imaginer que les paroles de Jacob sont plus susceptibles de ranimer les rivalités entre frères plutôt que d’apaiser des relations dans une fratrie qui a connu des épisodes pour le moins mouvementés.

Les propos de Jacob peuvent avoir une autre visée, celle d’assurer l’avenir de sa famille, des descendants d’Abraham avec qui Dieu a conclu une alliance.

Selon Abravanel (1437-1508), Jacob prononce ses paroles pour quatre raisons : donner sa bénédiction, réprimander ceux qui ont transgressé, prédire l’avenir de sa famille et léguer à ses fils et à leurs descendants les différents territoires d’Erets Israël. L’objectif véritable derrière cela est de désigner celui qui dirigera le pays d’Israël.

Jacob ne fait pas que désigner un chef. Il éclaire son choix en montrant ce qui fait de chacun un bon ou un mauvais prétendant à cette fonction, et consolide ainsi la légitimité de celui qui est désigné.

On peut remarquer que Jacob s’adresse directement à trois de ses fils, alors qu’il parle de ses autres fils à la troisième personne. Ces trois fils à qui il s’adresse directement sont ceux qui peuvent prétendre à la fonction de dirigeant. Tout d’abord, Ruben car il est le premier-né. Mais Ruben est tout de suite disqualifié à cause de son tempérament instable et la faute commise envers son père (l’inceste avec la concubine de son père). Restent deux fils : Juda et Joseph.

Que dit Jacob à Juda ?

« Pour toi, Juda, tes frères te rendront hommage; ta main fera ployer le cou de tes ennemis; les enfants de ton père s’inclineront devant toi! Tu es un jeune lion, Juda, quand tu reviens, ô mon fils, avec ta capture! II se couche; c’est le repos du lion et du léopard; qui oserait le réveiller? Le sceptre n’échappera point à Juda, ni l’autorité à sa descendance, jusqu’à l’avènement du Pacifique auquel obéiront les peuples. Alors on attachera son ânon à la vigne, et à la treille le fils de son ânesse: on lavera son vêtement dans le vin, et dans le sang des raisins sa tunique; les yeux seront pétillants de vin et les dents toutes blanches de lait. » (Genèse 49:8-12)

Jacob désigne ainsi Juda comme le futur dirigeant, celui qui détient l’autorité (le sceptre) sur les autres tribus. Et c’est bien de la tribu de Juda que sera  issu le roi David. Quelles sont les qualités de Juda ? Jacob le compare à un lion, symbole de force, d’audace et d’invincibilité. Il est aussi bien accepté par ses frères. Il se montre constant et fiable.

Et que dit Jacob à Joseph, son fils préféré, le fils de Rachel ?

« C’est un rameau fertile que Joseph, un rameau fertile au bord d’une fontaine; il dépasse les autres rameaux le long de la muraille. Ils l’ont exaspéré et frappé de leurs flèches; ils l’ont pris en haine, les fiers archers: mais son arc est resté plein de vigueur et les muscles de ses bras sont demeurés fermes grâce au Protecteur de Jacob, qui par là préparait la vie au rocher d’Israël; grâce au Dieu de ton père, qui sera ton appui et au Tout-Puissant, qui te bénira des bénédictions supérieures du ciel, des bénédictions souterraines de l’abîme, des bénédictions des mamelles et des entrailles! Les vœux de ton père, surpassant ceux de mes ancêtres, atteignent la limite des montagnes éternelles; ils s’accompliront sur la tête de Joseph, sur le front de l’Élu de ses frères! » (Genèse 49:22-26)

Jacob souligne les réalisations de Joseph, supérieures à celles de ses frères (il dépasse les autres rameaux le long de la muraille). Il y voit la marque de la bénédiction divine (les bénédictions supérieures du ciel) mais aussi la capacité de Joseph à surmonter les épreuves et tourments de sa vie (les bénédictions souterraines de l’abîme).

Alors pourquoi Jacob ne choisit-il pas Joseph ? Il y a une différence notable entre les deux frères : alors que Juda est apprécié de ses frères, Joseph en a été haï. Jacob peut aimer son fils, l’avoir en haute estime, il a conscience qu’un dirigeant qui n’a pas le respect et le soutien de son peuple ne peut réussir. Préalablement, Jacob a donné un territoire à Ephraïm et Manassé, ce qui revient à placer Joseph au niveau d’un fils premier-né, celui à qui est donnée une double part d’héritage. Joseph est honoré, mais Joseph ne sera pas le futur chef d’Israël.

La description des autres fils par Jacob fait ressortir des qualités et des défauts, mais aucun n’a les qualités d’un chef. Simon et Lévi ne maîtrisent pas leurs pulsions violentes, Zébulon est un commerçant (à une époque où un dirigeant doit d’abord être un combattant), Issachar est indolent, Dan a plutôt les qualités d’un juge, Gad est trop impétueux, Acher est un fermier, Naftali est diplomate mais manque sans doute d’esprit d’initiative, Benjamin ne voit que son profit immédiat.

Pour chaque fils se dessine ainsi un destin, un chemin particulier. Le texte montre aussi que tous font partie d’un même projet, qui est celui de former la communauté d’Israël. Jacob les réunit autour de lui, il donne à chacun sa bénédiction et rappelle qu’ils appartiennent à un même peuple.

Jusque là, la Tora a raconté l’histoire d’une famille à travers plusieurs générations, choisie par Dieu et liée à lui par une alliance. Elle a aussi raconté la difficile fraternité, un thème transversal de toute la Genèse. Les douze fils réunis autour de Jacob préfigurent la suite : la naissance d’un peuple.

Avec cette dernière paracha de la Genèse s’achève le prologue de la Tora. Avec le livre de l’Exode commence le cœur de la Tora : l’histoire du peuple d’Israël.

Image : Rembrandt, Jacob bénissant les fils de Joseph (1656)