Amateurs de séries TV et drames familiaux à rebondissements, lisez la Tora ! Et ne manquez pas l’histoire de Joseph, celle de la chute et de l’ascension d’un homme, une histoire pleine de péripéties et de ressorts psychologiques. Nous avons commencé à la lire la semaine dernière à la synagogue avec la Paracha Vayechev (Genèse, 37:1 – 40:23)

Joseph  est l’un des douze fils de Jacob et le fils aîné de Rachel, la femme bien-aimée de Jacob. Beau jeune homme intelligent de 17 ans, Joseph a des rêves de grandeur et domination qu’il raconte sans doute un peu naïvement à ses frères et son père. Cela excite la haine de ses frères, déjà attisée par la préférence marquée de Jacob pour Joseph. Lorsque l’occasion se présente, les frères de Joseph le vendent à des marchands d’esclaves et Joseph se retrouve en Égypte. Non sans aventures et rebondissements, dont une tentative de séduction par la femme de son maître égyptien et un long séjour en prison, il connait une ascension sociale hors du commun puisqu’il devient conseiller de Pharaon et gouverneur de ce qui est alors la plus grande puissance de la région. Il se transforme aussi. D’un garçon que beaucoup de commentateurs considèrent arrogant et orgueilleux, il devient Yossef HaTsadik, « Joseph le Juste », un homme sage qui craint Dieu. Treize ans plus tard, Joseph revoit ses frères venus chercher du blé en Égypte alors qu’une famine sévit dans toute la région. Les frères se réconcilient, le père retrouve son fils et la tribu des Hébreux s’ installe dans le delta du Nil où elle va prospérer.

Mais avant ce semblant de happy end (car n’oublions pas que les Hébreux seront réduits en esclavage quelques années plus tard), Vayechev raconte la chute de Joseph. Comment les frères se saisissent de lui, le dépouillent de la fameuse tunique multicolore que lui avait offerte Jacob et le jettent dans une citerne. En quelques instants, de fils aimé, chéri, à qui semble promis un bel avenir, Joseph se retrouve dépouillé de tout, seul, vendu par ses propres frères.

Le texte raconte le désespoir de Jacob à qui ses fils laissent croire que Joseph a été tué par une bête sauvage. Mais le texte ne dit pas ce que Joseph a éprouvé. Joseph reste muet. Le texte ne lui fait reprendre la parole que pour exprimer son attachement et son lien à Dieu lorsque la femme de son maître Potiphar lui fait des avances.

Mais nous pouvons imaginer ce que Joseph a ressenti. Le sentiment d’abandon, de perte, la souffrance, l’angoisse. Joseph perd tout ce qui faisait sa vie jusque-là sans savoir ce qui l’attend demain.

Pourtant Joseph sortira de la citerne et connaîtra un destin formidable en Égypte, celui-là même qu’évoquaient ses rêves d’adolescent. Ce destin ne va pas s’accomplir tout de suite, il va demander du temps et Joseph connaîtra de nouvelles épreuves. Mais il continue son chemin.  Fallait-il que Joseph quittât sa tunique pour endosser un tout autre habit, le sien ?  Comment a-t-il fait ? Peut-être au fond de la citerne a-t-il su entendre un souffle, entrevoir une lumière ?

La Bible comprend de nombreuses histoires où la nuit, la profondeur des ténèbres sont nécessaires à la transformation et la maturation d’un être. On peut penser à Jonas dans une profonde torpeur au fond du bateau ou au combat de Jacob dans la nuit. On peut aussi se rappeler que pour les Juifs, le temps (en l’occurrence le début d’une journée) commence avec le soir qui tombe. Avant la lumière, il y eut l’obscurité, nous dit la Tora au tout début de la Genèse.

« La terre était déserte et vide, et les ténèbres à la surface de l’abîme, et le souffle de Dieu planait à la surface des eaux, et Dieu dit « que la lumière soit ! » (Genèse, 1:2-3)

Tout comme la création émerge d’un état initial d’obscurité et de vide, nos vies peuvent évoluer et véritablement se déployer en passant par ces moments de vide, de noirceur. Ce qui peut nous sembler un vide, un blocage total, peut être l’étape nécessaire d’une transformation véritable.

Quand nous regardons le monde autour de nous, la destruction d’Alep, la multiplicité d’actes terroristes, la montée d’un populisme qui gangrène les plus belles démocraties, ou quand nous vivons des épreuves personnelles, nous pouvons nous sentir au fond d’une citerne. L’histoire de Joseph, tout comme la fête de Hanouka que nous célébrons cette semaine en allumant chaque soir une petite lumière supplémentaire, portent un message d’espoir.

Ce message, j’en trouve l’écho dans une chanson de Leonard Cohen que j’aime à écouter ces derniers jours :

Ring the bell that still can ring
Forget your perfect offering
There is a crack in everything
That’s how the light gets in

Fais sonner la cloche qui peut encore sonner
Oublie donc ton offrande parfaite
En chaque chose il y a une fêlure
C’est ainsi que la lumière entre