Résumé de la Parachat Vaéra (Exode, 6:2 – 9:35)

La Parachat Vaéra est la deuxième section du livre de l’Exode. Elle commence avec la parole adressée par Dieu à Moïse : « Je me suis révélé à Abraham, Isaac et Jacob ». Dieu rappelle la relation qui l’unit au peuple hébreu et sa promesse de lui donner la terre d’Israël. Il commande à Moïse et Aaron de se rendre de nouveau auprès de Pharaon pour faire sortir les Israélites du pays d’Égypte.  Le texte donne alors la généalogie de Ruben, Simon, Lévi et de leurs descendants.

Moïse et Aaron se présentent devant Pharaon pour lui enjoindre de laisser les Israélites sortir d’Égypte. Mais Pharaon refuse de les libérer. Des calamités s’abattent alors sur le pays d’Égypte. Ce sont les fameuses « dix plaies d’Égypte ». Les eaux du Nil se couvrent de sang. Le pays se remplit de grenouilles puis d’insectes (ou de poux). Des bêtes sauvages envahissent les maisons. Le bétail des Égyptiens succombe à des épidémies. Après cela, des pustules apparaissent sur le corps de tous les Égyptiens. Puis la grêle s’abat sur le pays sauf sur la région de Gochen où habitent les Hébreux. À plusieurs reprises, Pharaon semble fléchir et promet de libérer le peuple hébreu. Mais ensuite son cœur s’endurcit et il refuse de nouveau de laisser partir les Israélites. Les trois plaies suivantes (les sauterelles, l’obscurité et la mort des premiers-nés) sont racontées dans la Paracha suivante (Bo).

Une leçon de politique

L’histoire des plaies d’Égypte offre une leçon de stratégie politique en présentant le combat entre un libérateur et un tyran.  D’un côté, Dieu affirme sa toute-puissance aux yeux des Égyptiens pour établir les principes de liberté et de justice. C’est le Dieu libérateur qui intervient dans l’histoire à travers Moïse et Aaron. Face à lui, le tyran est Pharaon. Celui-ci n’est pas prêt à relâcher la moindre parcelle de son autorité, quelles qu’en soient les conséquences, y compris pour son propre peuple. Comme le rappelle le Rabbin Jonathan Magonet [1], nous retrouvons ici des histoires qui nous sont familières : celui du combat des démocrates et défenseurs des droits de l’homme contre les tyrans et les régimes totalitaires, celui aussi de l’utilisation des sanctions et de menaces à l’efficacité parfois réduite.

En effet, la confrontation entre Dieu et Pharaon est une succession de menaces et de démonstrations de force qui vont crescendo. Cela commence par un signe qui n’impressionne pas Pharaon. Aaron transforme son bâton en serpent, ce que les magiciens du Pharaon savent eux-mêmes très bien faire. Il en est de même pour la première plaie (le sang). C’est comme un ballon d’essai dans lequel chacun teste ses positions. Cette première étape semble conforter Pharaon dans l’assurance de son pouvoir.

Avec la deuxième plaie (les grenouilles), Pharaon opère un repli tactique. Il dit accepter de laisser partir les Israélites mais revient sur sa promesse dès la cessation du fléau. De nouveau, après la quatrième plaie, il cherche à négocier puis revient sur ses engagements une fois que la menace s’éloigne. Après la plaie de la grêle, il va jusqu’à reconnaître sa culpabilité pour arrêter le fléau mais oublie toutes ses paroles dès que la grêle s’arrête.

Chaque étape de la confrontation semble conforter Pharaon dans la conviction de sa propre puissance. Il est incapable d’écouter son entourage et de voir les conséquences sur son pays et sa population. La levée de chaque plaie n’est pour lui qu’un signe de faiblesse de la part de son adversaire et l’opportunité de réaffirmer son autorité.

« Et moi j’endurcirai le cœur du Pharaon »

À chaque plaie, Pharaon s’obstine davantage. Son cœur s’endurcit, nous dit la Tora.

Cependant, le texte contient une nuance pour le moins troublante. Lors des cinq premières plaies, le texte nous dit que  le cœur de Pharaon s’endurcit. Mais à la sixième plaie, il est dit que c’est Dieu qui endurcit le cœur de Pharaon. Il en sera de même après les huitième et neuvième plaies (sauterelles et obscurité) et avant la dixième plaie (mort des premiers-nés). Se réalise alors l’annonce faite à Moïse au début de la paracha :

Alors l’Éternel dit à Moïse « Regarde ! je fais de toi un dieu à l’égard de Pharaon et Aaron ton frère sera ton prophète. Toi, tu diras tout ce que je t’aurai ordonné et Aaron, ton frère, parlera à Pharaon pour qu’il renvoie les Israélites de son pays. Pour moi, j’endurcirai le cœur de Pharaon et je multiplierai mes signes et mes prodiges dans le pays d’Égypte. Pharaon ne vous écoutera pas, mais j’imposerai ma main sur l’Égypte et je ferai sortir mes légions, les Israélites mon peuple, du pays d’Égypte, après une vindicte éclatante. Et les Égyptiens reconnaîtront que je suis l’Éternel, lorsque j’étendrai ma main sur eux et que je ferai sortir du milieu d’eux les enfants d’Israël. » (Exode, 7:1-5)

Quelle place pour le libre-arbitre ?

Si Dieu endurcit le cœur de Pharaon, ce dernier peut-il être considéré responsable de ses actes ? Est-ce à dire que Dieu manipulerait les personnages pour  démontrer sa force ? Si Dieu agit dans l’histoire, qu’en est-il du libre-arbitre de l’homme ?

Selon Maïmonide qui rejoint d’autres commentateurs [2], les cinq dernières plaies sont une punition pour les cinq premiers refus faits par Pharaon lui-même. Dieu a offert à Pharaon plusieurs occasions de se repentir et de libérer les esclaves. Mais Pharaon s’entête et à chaque fois, il lui devient de plus en  plus difficile de changer de position. Il devient prisonnier de sa propre obstination.

D’autres commentateurs comme Ovadia Sforno [2] adoptent une toute autre approche. Ils notent que pour la sixième plaie, Dieu intervient non en endurcissant le cœur de Pharaon mais en le renforçant. En effet, la Tora emploie trois mots différents pour décrire l’obstination de Pharaon, cet endurcissement du cœur :

  • le premier kacha signifie « être dur », comme si Pharaon était dénué d’émotions. C’est le mot employé par l’Éternel dans sa promesse à Moïse cité plus haut.
  • le deuxième est kaved qui signifie « lourd », comme si Pharaon s’enfonçait dans ses propres convictions et devenait de moins en moins capable d’évoluer.
  • le troisième est le mot hazak qui désigne la fermeté et la force.

Lorsqu’il est dit que « Dieu endurcit le cœur de Pharaon », c’est le mot hazak qui est employé. Cela peut être compris non comme Dieu qui endurcit, mais comme Dieu qui renforce le cœur. Il lui donne plus de force pour lui laisser la capacité de choisir. Dans cette idée, Pharaon doit garder sa liberté et laisser partir les Hébreux, de sa propre volonté, par un véritable changement de son cœur, et non par faiblesse.

Ces débats autour du cœur endurci de Pharaon montrent que le libre-arbitre de l’homme, idée fondamentale du judaïsme, n’est pas donnée et garantie. Ce n’est pas non plus un tout ou rien. La Tora affirme le libre-arbitre mais suggère qu’il doit se vouloir, se conquérir et que dans certains cas, il ne peut plus s’affirmer. C’est d’ailleurs tout le sens de la sortie d’Égypte : un processus de libération et d’apprentissage de la liberté.

[1] Jonathan Magonet, A Rabbi Reads the Torah, scm press, 2013.
[2] Cité par Nehama Leibowitz, En méditant la sidra Chemoth, CLHK, 1985.

Photo © Ewa Urban