Le prochain Chabbat du samedi 11 février sera le 15e jour du mois de Chevat dans le calendrier juif. C’est le jour de la fête de Tou Bichvat (15 Chevat) ou Roch Hachanat L’Illanot (littéralement nouvel an des arbres). C’est une fête mineure pour laquelle il existe un rituel : le Seder de Tou Bichvat. Pour beaucoup cela consiste à manger une grande variété de fruits.  Rituel donc plutôt sympathique qui a aussi son histoire et est chargé de symboles.

Le Seder de Tou Bichvat : l’art de réinventer la fête

À l’époque biblique la date du 15 Chevat servait de référence pour la dîme prélevée sur les produits des arbres fruitiers. Il s’agissait d’une sorte de nouvelle année fiscale pour les productions agricoles. Pendant longtemps la fête de Tou Bichvat a été quasiment oubliée. Associée à l’agriculture en Terre d’Israël et au Temple, elle avait perdu sa pertinence après la destruction du Temple en l’an 70.

Cependant les Kabbalistes de Safed ont su la réinventer au 15e siècle en lui donnant une nouvelle signification mystique et symbolique. Ils ont créé un rituel modelé sur le Seder de Pessah : le Seder de Tou Bichvat. Le mot Seder veut dire « ordre » en hébreu.

Dans la période contemporaine, ce Seder est devenu une pratique assez populaire. Peut-être parce qu’au creux de l’hiver, cela fait du bien de célébrer la nature. On exprime le besoin de voir le printemps arriver. Peut-être aussi tout simplement parce que c’est l’occasion de se réunir et de faire une petite fête pas très compliquée.

Le Seder de Tou Bichvat est un rituel simple mais plein de symbolique et de spiritualité. Tout comme pour son modèle, le Seder de Pessah, il consiste à faire un repas dans lequel on donne une dimension spirituelle à ce qu’on mange. À Tou Bichvat, on mange des fruits frais et secs traditionnellement associés à la Terre d’Israël et on boit quatre coupes de vin. Tout cela ponctué de lectures tirées de la Bible hébraïque et de la littérature rabbinique,

Les sept espèces

La Torah associe cinq fruits et deux céréales à la terre d’Israël. On les appelle les sept espèces (chivat ha-minim).

Car l’Éternel, ton Dieu, te conduit dans un pays fortuné, un pays plein de cours d’eau, de sources et de torrents, qui s’épandent dans la vallée ou sur la montagne;  un pays qui produit le froment et l’orge, le raisin, la figue et la grenade, l’olive huileuse et le miel (de dattes) ; un pays où tu ne mangeras pas ton pain avec parcimonie, où tu ne manqueras de rien ; les cailloux y sont du fer, et de ses montagnes tu extrairas du cuivre. Tu jouiras de ces biens, tu t’en rassasieras. Rends grâce alors à l’Éternel, ton Dieu, du bon pays qu’il t’aura donné ! (Deutéronome, 8:7-10)

Ces sept espèces sont présentes dans le Seder de Tou Bichvat. D’autres fruits sont devenus des éléments traditionnels du Seder comme les amandes et les caroubes. L’amandier est considéré comme le premier arbre à refleurir en Israël à la sortie de l’hiver. Quant à la caroube, c’est un fruit qui supportait le long voyage entre Israël et l’Europe et permettait d’avoir un fruit d’Israël sur la table du Seder.

Les quatre coupes de vin

Le Seder conçu par les Kabbalistes de Safed est structuré en quatre étapes, chacune commençant par une bénédiction sur une coupe de vin.

Les quatre coupes de vin rappellent les quatre coupes de vin du Seder de Pessah. Tou Bichvat a la particularité que l’on boit du vin rouge et du vin blanc (ou du jus de raisin). En mélangeant les deux sortes de vin, on va progressivement passer du vin blanc (l’hiver) au vin rouge (l’été).

  • La première coupe est du vin blanc qui rappelle les couleurs pâles de l’hiver. On commence alors par manger des fruits dont la partie extérieure n’est pas comestible (comme la grenade). Le fruit est caché dans son écorce comme le divin nous est caché dans notre première perception de la réalité.
  • L’arrivée du printemps est symbolisée par la deuxième coupe qui mélange un peu de vin rouge au vin blanc dans la deuxième coupe. On mange des fruits tendres à l’extérieur mais pourvus d’un noyau comme les dattes et les olives. C’est comme si on commençait à percevoir quelque chose du divin, mais une partie reste dissimulée.
  • Dans la coupe suivante, on ajoute encore un peu plus de vin rouge au vin blanc pour représenter les premières couleurs de l’été. On mange des fruits qui peuvent se manger entièrement comme la figue ou la pomme. Cela symbolise un monde dans le divin nous est dévoilé.
  • La dernière coupe est du vin rouge uniquement qui rappelle la richesse des couleurs de la fin de l’été et du début de l’automne. On ne mange plus de fruits et on se contente de sentir un fruit comme le citron, comme pour évoquer un monde pleinement spirituel qui échappe à la forme matérielle.

Quel lien entre Tou Bichvat et Pessah ?

Le Seder de Tou Bichvat est modelé sur celui de Pessah. Les quatre coupes de vin en sont la manifestation la plus évidente. Certains renforcent le lien en mangeant quinze fruits comme les quinze étapes du Seder de Pessah.

Pourquoi avoir développé ce parallélisme ? Quel lien peut-on établir entre Tou Bichvat et Pessah ?

Le Seder de Pessah est le rituel par lequel on célèbre la sortie d’Égypte, le passage de la servitude à la liberté avant la réception de la Tora au mont Sinaï. On a vu que le Seder de Tou Bichvat symbolise le passage de l’hiver à l’été. Ce rituel peut apparaître comme un signe annonciateur de Pessah qui se passe au printemps et est étroitement lié à la fête de Chavouot, du don de la Tora, au début de l’été.

La nature fêtée à Tou Bichvat semble ainsi préfigurer la libération célébrée à Pessah. Cette libération ne se fait pas immédiatement et les étapes symbolisent cette progression. L’arrivée du printemps se voit d’abord à peine, puis s’affirme et l’été arrive avec ses récoltes et ses couleurs.

Dans cette  symbolique, la nature sert de miroir à une recherche spirituelle : savoir se renouveler comme renaît la nature au printemps, savoir chercher ce qui est caché autour de soi, en soi. Et cela, en mangeant des fruits !

 

Photo © Jacqueline Macou / Pixabay