Lundi 24 avril prochain, sera commémoré Yom HaShoah. Ce jour de commémoration, fixé au 27 Nissan dans le calendrier juif, a été institué par la Knesset, le Parlement israélien, en avril 1951. Le nom complet  de la commémoration est : Yom HaShoah veHaGuevoura, « le jour de la Shoah et de l’héroïsme ». On peut traduire le mot Guevoura (héroïsme). Il est plus difficile de traduire le mot Shoah.

Revenons alors sur la signification du mot Shoah et sur la difficulté à nommer le génocide des Juifs au 20e siècle.

HaShoah : la catastrophe

Le mot Shoah שואה signifie « catastrophe » ou « désastre » en hébreu. Avec l’article défini ה « ha », il désigne la destruction des Juifs d’Europe pendant la seconde Guerre mondiale. L’Allemagne nazie a alors tué les trois quarts des Juifs de l’Europe occupée, soit les deux-tiers de la population juive européenne et environ 40% des Juifs du monde, ou encore cinq à six millions de Juifs selon les estimations des historiens. Les nazis avaient désigné ce génocide sous le terme de « solution finale de la question juive » (die Endlösung der Judenfrage).

Le terme et le concept de génocide ont été forgés par un juriste polonais, Raphaël Lemkin, qui les a fait valoir au Tribunal de Nüremberg puis à l’ONU en 1948. Ce mot a longtemps été utilisé et reste utilisé en France pour désigner la destruction des Juifs d’Europe. L’historienne Annette Wieworka remarque que pour beaucoup, jusqu’au procès Eichmann en 1961 qui en fit un événement distinct, c’était simplement « pendant la guerre »¹. Le terme de génocide fut rapidement jugé inadéquat car insuffisamment spécifique. Il ne transcrivait pas le caractère radical, industriel, bureaucratique et systématique du génocide des Juifs d’Europe, qui en fait un événement unique dans l’histoire humaine.

Shoah et Holocauste

Le terme de Shoah, rapidement introduit en Israël, a commencé à être utilisé en France dans les années 1970. Il s’est surtout répandu à la suite du film Shoah de Claude Lanzmann (1985). Il s’est depuis largement substitué au mot Holocauste, à l’exception des États-Unis et du Royaume-Uni.

L’utilisation du mot Holocauste pour désigner la destruction des Juifs d’Europe est très contestée. Dans la Septante (traduction en grec de la Bible), ce mot traduit le mot hébreu עלה ola. Dans la Tora, une ola est un sacrifice offert à Dieu où, au lieu de manger la bête sacrifiée, on la brûle entièrement. Le mot Holocauste tend alors à présenter le meurtre de masse commis sur les Juifs comme un sacrifice en paiement de péchés. C’est la raison pour laquelle beaucoup lui préfèrent le mot Shoah.

Cependant, l’utilisation du mot Shoah est aussi critiquée. Dans la Bible, il désigne une tempête, un orage et les ravages laissés par la tempête. Henri Meschonnic voyait dans l’utilisation du mot Shoah pour désigner le génocide des Juifs un grave contresens. En effet, ce mot a une connotation théologique :

« Il y a d’autres mots, dans la Bible, pour désigner une catastrophe causée par les hommes. Le scandale est d’abord d’employer un mot qui désigne un phénomène de la nature pour dire une barbarie très humaine.  » (Henri Meschonnic, « Pour en finir avec le mot Shoah », paru dans Le Monde, 20-21 février 2005

Certains ont utilisé le mot hébreu חורבן Hourban. Littéralement il signifie ruine ou destruction. On parle parfois de « troisième destruction » après celles des Temples de Jérusalem. Le mot Hourban désigne en effet deux événements historiques, deux catastrophes majeures de l’histoire du peuple juif : la destruction du premier Temple de Jérusalem en l’an -586 et la destruction du deuxième Temple en l’an 70.

Nommer l’innommable

Reste une grande difficulté à nommer l’innommable. Élie Wiesel a contesté les termes Holocauste et Shoah, même s’il les utilise tous les deux. Aussi insatisfaisants que puissent être les mots, il nous faut nommer les choses.

Claude Lanzmann en parle très bien lorsqu’il est interrogé sur le choix du titre de son film ²:

« Je n’ai jamais aimé le mot ‘Holocauste’, car il a une connotation sacrificielle. Je ne vois pas qui sacrifie quoi à qui. Pendant les onze années de travail, le film n’a pas eu de titre, tout simplement parce qu’il n’y a pas de nom pour ‘cela’. L’expression ‘génocide’ n’est pas un nom. Elle ne dit rien sur la façon dont les choses se sont passées, rien sur l’unicité. Quant à la ‘solution finale’, c’est une invention allemande qui masque la vérité. Si j’avais pu ne pas nommer mon film, je l’aurais fait. Comment y aurait-il pu avoir un nom pour quelque chose qui ne s’était jamais produit auparavant ?

Le mot ‘Shoah » m’est apparu suffisamment opaque. De plus, il est court, ce qui me plaisait. En 1985, lorsque le distributeur m’a demandé ce que voulait dire ‘Shoah’, j’ai répondu que je ne savais pas, ne comprenant pas l’hébreu. Le distributeur éberlué m’a rétorqué que personne ne va comprendre… Je lui ai répondu alors que c’est ce que je voulais, que personne ne comprenne. Ce qui est aujourd’hui paradoxal, c’est qu’aujourd’hui, l’expression ‘Shoah’ est passée dans toutes les langues, sauf aux États-Unis où l’on continue d’utiliser le mot ‘Holocauste’. Il m’arrive souvent d’appeler mon film ‘le monstre’, ‘la chose’. « 

 

  1. Annette Wieviorka, « Comprendre, témoigner, écrire » in Nouvelles perspectives de la Shoah, sous la direction de Ivan Jablonka et Annette Wieviorka, PUF, 2013
  2. Propos recueilli par Philippe Mallard, cité dans le site Akadem.

 

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