Nous lisons la Paracha Mikets (Genèse 41:1 – 44:17) tandis que nous célébrons Hanouka.

L’histoire racontée dans Mikets a plusieurs liens avec les thèmes abordés lors de la fête de Hanouka. Tout comme Hanouka commémore la victoire du faible sur le fort, Mikets commence avec le rêve de Pharaon dans lequel sept vaches maigres dévorent sept vaches grasses. Au début de la paracha, Joseph est en prison. À la fin de la paracha, il s’est hissé à la position de gouverneur du pays.

Autre thème commun, celui de l’identité juive et de son maintien dans une culture étrangère.  Hanouka commémore la victoire des Maccabées sur les Hellénisants. On peut le comprendre comme la victoire d’un petit groupe de Juifs qui se révoltent contre ceux qui entendaient oublier leur identité juive pour s’assimiler complètement à la culture grecque.

Joseph en Égypte, une première expérience de vie en diaspora ?

Dans notre paracha, Joseph est confronté au défi de vivre dans une société étrangère.

Joseph s’intègre très bien à la société égyptienne : il adopte les coutumes de son environnement, il s’habille comme un Égyptien, il parle la langue du pays. On lui donne un nom égyptien et il épouse une égyptienne du nom de Asenat, fille d’un prêtre égyptien, dont le nom même signifie « qui appartient à [la déesse] Nèt.

« Le Pharaon donna à Joseph le nom de Çafnat-Panéa et lui donna pour femme Asenet, fille de Potiphéra prêtre de One, et Joseph fut en charge de tout le pays d’Égypte ». (Genèse, 41:45)

Joseph semble s’assimiler complètement à la société dans laquelle il vit, et avec succès, puisqu’il atteint les plus hautes sphères du pouvoir.

Pourtant, Joseph maintient son identité hébraïque tout au long de sa longue vie en exil.

Tout d’abord, s’il se nomme Çafnat-Panéa dans sa vie officielle, il ne perd pas son nom de Joseph. Comme beaucoup de Juifs aujourd’hui qui ont un prénom issu de la culture dans laquelle ils vivent et un prénom hébraïque. Les Égyptiens le laissent aussi maintenir ses habitudes alimentaires.

Ensuite, Joseph n’oublie pas d’où il vient. Lorsque Joseph retrouve ses frères, il les reconnait tout de suite, même si ses frères, eux, ne le reconnaissent pas. Après tant d’années en Égypte, Joseph n’a pas oublié. Il est face à son origine, à son histoire familiale et ne refuse pas de s’y confronter. Au contraire, il opère une réconciliation avec ce passé.

Joseph est aussi sûrement conscient de la précarité de sa situation. Joseph préfigure beaucoup de Juifs qui à travers l’histoire se sont hissés aux plus hautes positions politiques et économiques. Mais ces positions sont fragiles. L’histoire des descendants de Joseph le montre, puisqu’ils seront réduits en esclavage par le Pharaon « qui ne connaissait pas Joseph » (Exode, 1:8).

Tout au long de son histoire, de ses interactions avec son maître Potiphar, avec la femme de ce dernier, puis avec Pharaon, Joseph ne cesse de se référer au Dieu de ses pères. Lorsqu’il rencontre ses frères, il montre qu’il croit fermement que son exil en Égypte a un sens plus large, lié à Dieu, qui est de préserver sa famille qui deviendra les Douze tribus d’Israël.

C’est aussi à travers ses enfants que Joseph montre que même s’il s’est intégré à la société égyptienne, il tient à maintenir son identité et à la transmettre.

Regardons les noms de ses fils. Dans la Bible, les noms sont toujours porteurs de sens. Joseph donne à ses fils des noms hébraïques.

« Il appela l’aîné Manassé ‘car, dit-il, Dieu m’a fait oublier toutes mes souffrances et toute la maison de mon père.’ Au second, il donna le nom d’Ephraïm: ‘car Dieu m’a fait fructifier dans le pays de ma misère’. » (Genèse, 41:51-52)

Il y a un jeu de mot en hébreu entre le mot Ménaché (Manassé) et Nachani, (« m’a fait oublier ») qui ont la même racine. En hébreu, la juxtaposition « toutes mes souffrances et toute la maison de mon père » exprime une seule idée en deux termes et peut se comprendre comme « mes souffrances dans la maison de mon père ». Le verset est compris comme voulant dire, non que Joseph a oublié les circonstances de sa venue en Égypte, mais que sa mémoire ne l’oppresse plus.

Autre jeu entre deux mots de même racine : Ephraïm et Hiphrani (« m’a fait fructifier »). Le nom Ephraïm évoque la fertilité de la descendance d’Ephraïm dont la tribu aura en terre d’Israël un territoire situé au centre du pays, avec une terre riche.

À travers les noms de ses fils, Joseph parle de son identité hébraïque en se référant à la fois au passé et à l’avenir.

L’identité juive, une histoire en devenir

L’histoire de Joseph, d’un Juif en exil, est une histoire qui nous est familière, parfois directement à travers les vies de nos familles, parfois indirectement.

Nous savons que ces histoires ne sont pas faciles à vivre. L’intégration dans une culture environnante est source d’enrichissement. Tout au long de son histoire, le judaïsme s’est enrichi de ses interactions avec les cultures qui l’environnaient. Mais vivre en tant que minorité dans une société pose à chacun la question d’un délicat équilibre entre intégration et maintien d’une spécificité.

Nous savons aussi que l’identité juive ne se perd pas si facilement que cela, et pas uniquement parce que d’autres vous la rappellent. Il y a quelque chose du sparadrap du capitaine Haddock dans l’identité juive : on peut croire qu’elle a disparu et elle reparaît à un moment ou un autre, parfois deux ou trois générations plus tard.

L’autre enseignement de l’histoire de Joseph est que notre identité juive ne se construit pas seulement à partir du passé mais qu’elle se bâtit dans l’avenir. On n’est pas seulement juif parce que nos parents sont juifs, on est aussi juif à travers l’avenir de nos enfants.