Maoz Tsour, le chant de Hanouka

Lors de la fête de Hanouka, il est un moment que je redoute toujours un peu : celui où après avoir allumé les bougies, on entonne Maoz Tsour, le chant de Hanouka par excellence, celui que tout le monde connait et entonne avec enthousiasme.

On ne sait pas très bien dater l’écriture du texte (beaucoup évoquent le 13e siècle) et on n’en connait pas l’auteur. Il devait sans doute s’appeler Mordekhaï,  car c’est la signature en forme d’acrostiche formée par les lettres hébraïques initiales des cinq premières strophes.

La mélodie généralement utilisée est celle d’un chant populaire allemand, dont la qualité musicale est sans doute plus la facilité de mémorisation que la légèreté. Ajoutez à cela un ambitus qui amène bien souvent à s’égarer dans les aigus. En entendant Maoz Tsour, je me demande parfois si les Juifs ont un tel besoin de faire pendant à Noël qu’ils s’infligent un équivalent au lourd et solennel « Minuit Chrétiens ».

De quoi parle Maoz Tsour ?

Il n’y a pas que le chant lui-même qui peut être redoutable. Le texte ne manque pas de mordant.

On ne connait généralement que la première strophe de Maoz Tsour alors que le poème en comprend cinq, voire six.

Autre surprise, ce chant typique de Hanouka parle en fait bien peu de Hanouka. Le texte raconte plusieurs étapes de l’histoire d’Israël au cours de laquelle Dieu a délivré Israël de ceux qui voulaient le détruire.

La première strophe parle des temps messianiques où le Temple sera inauguré par des chants et les rites sacrificiels restaurés (traduction de l’hébreu):

« Rocher refuge de mon salut à toi sied la louange. Que soit restaurée ma maison de prières et nous y offrirons un sacrifice de remerciement. Quand tu auras préparé l’anéantissement de l’oppresseur qui aboie, je terminerai par un chant de psaume l’inauguration de l’autel. »

Les trois strophes suivantes sont une louange à Dieu pour avoir sauvé le peuple juif de plusieurs périls : l’esclavage en Égypte et la traversée de la mer des Joncs, la destruction du premier Temple et l’exil en Babylonie, et le complot de Haman contre les Juifs de Perse.

La cinquième strophe parle directement de Hanouka, de la victoire des Hasmonéens sur les « Yévanim », grecs en hébreu. Cela peut s’entendre tout autant comme une lutte contre une force extérieure (Antiochus Épiphane et les Séleucides) que comme une lutte interne entre Juifs, entre les Juifs hellénisants et les Juifs luttant pour le maintien de leur identité contre la dilution dans la culture grecque.

« Les Grecs se sont livrés contre moi; c’était le temps des Hasmonéens. Ils firent une brèche dans les murailles de mes tours. Ils souillèrent toutes les huiles. De ce qui restait dans les fioles, se produisit un miracle en faveur des roses. Les fils de la sagesse fixèrent alors huit jours de chants et cantiques. »

La sixième strophe, considérée comme un ajout tardif, appelle à la vengeance contre les ennemis des Juifs. « Venge tes serviteurs de la main du royaume impie ». L’auteur demande à Dieu de repousser le « Rouge ». Pour certains, c’est une référence à Esau/Edom dont les descendants, les Romains, sont responsables de la destruction du second Temple et l’exil du peuple juif hors de la Terre d’Israël. Selon d’autres, il s’agit d’une référence à Frédéric le Rouge, organisateur de la Troisième Croisade, au cours de laquelle les armées chrétiennes détruisirent de nombreuses communautés juives.

Que faire de Maoz Tsour ?

Le contraste peut être saisissant entre le contenu du texte et l’ambiance de joie et paix dans laquelle il est chanté les soirs de Hanouka.

Le texte suscite beaucoup de questionnements et controverses : comment peut-on appeler à la vengeance ? comment peut-on concevoir un dieu vengeur ?  Cette difficulté n’est pas unique à Maoz Tsour et se retrouve dans de nombreux textes liturgiques, y compris la prière centrale de la liturgie, la Amida.

On peut avoir plusieurs réponses : replacer le texte dans son contexte historique, réinterpréter les mots où par exemple l’ennemi serait notre propre ennemi intérieur. ou encore s’abstenir de dire les textes controversés. C’est bien ce que nous faisons en chantant uniquement la première strophe à Hanouka (même si beaucoup chantent pour la reconstruction du Temple et la restauration des sacrifices sans y croire du tout!)

Ces difficultés du texte peuvent nous rappeler que nous n’avons pas une approche simple de la spiritualité. Le monde n’est pas noir et blanc, notre conception de Dieu ne peut se résumer en quelques phrases qui nous seraient confortables. Le texte de Maoz Tsour, dans son contenu et sa formulation, est sûrement très éloigné de nos conceptions actuelles mais il soulève des problématiques qui restent tout à fait pertinentes : celle de la survie face à une menace sur l’existence physique nationale du peuple juif, celle du rôle de Dieu dans l’histoire.

 

Et parce que Maoz Tsour peut être très joliment chanté… Rabbi Buchdahl à la Maison blanche en 2014 (Maoz Tsour à 3’10)