On aborde souvent la Bible avec une attitude de sérieux, rigueur, voire sévérité. Pourtant, de nombreux passages de la Tora, des Prophètes ou des livres des Hagiographes, contiennent des passages d’humour, d’ironie, de poésie ou d’érotisme. Pour quitter cet a priori, lisez le livre d’Esther dans la Bible hébraïque ou venez l’écouter à la synagogue le jour de Pourim où l’on en fait la lecture. Avec ce livre, nous sommes dans la comédie, la farce et le vaudeville. Mais le livre d’Esther démontre qu’on peut très bien parler de sujets très profonds sur le ton de la farce.

L’extraordinaire histoire du livre d’Esther

Le livre d’Esther raconte une histoire plutôt étonnante qui se passe à la cour du roi Assuérus, à Suse, dans le royaume de Perse, au 5e siècle avant notre ère.

Le roi a répudié la reine Vachti qui lui a désobéi en refusant de danser devant les invités à un festin royal. Il organise un grand concours de beauté pour trouver une nouvelle reine. À la suite de longues recherches et de non moins longs préparatifs (il faut une année pour préparer chaque candidate), il choisit une jeune fille du nom d’Esther (Hadassa de son vrai nom). Esther, orpheline élevée par Mordekhai, est juive mais ne le révèle pas.

Entre temps, un gros méchant du nom de Haman s’est hissé à la plus haute position et est devenu vizir du roi. Il prend Mordekhaï en détestation et avec lui tous les Juifs, car Mordekhaï refuse de s’agenouiller devant lui. Haman convainc sans grande peine Assuérus de publier un décret pour massacrer tous les Juifs. Il tire au sort la date de ce massacre, le 13e jour du mois de Adar.

Comment les Juifs vont-ils s’en sortir ? Le jeu va se jouer en trois temps.

Premier temps

Mordekhaï persuade Esther d’agir en utilisant sa position privilégiée à la cour pour déjouer le complot. Esther invite le roi et Haman à un festin. Mais dans la nuit, le roi a une insomnie et se fait lire les annales du royaume (plutôt une bonne idée pour trouver le sommeil). Le hasard fait que le livre s’ouvre sur un passage qui rapporte comment Mordekhaï a pu sauver précédemment le roi d’une tentative d’assassinat. Le roi décide de récompenser Mordekhaï et charge Haman de le faire, sans lui dire de qui il s’agit. Haman est persuadé que la personne à récompenser ne peut être que lui-même. Il se retrouver à conférer à Mordekhaï tous les honneurs qu’il avait préparés pour sa propre gloire. Signe que les choses ne tournent pas très bien pour lui.

Deuxième temps

Esther invite Haman à un second banquet royal. Au cours de ce banquet, elle plaide la cause de son peuple auprès du roi. Elle va jusqu’à désigner Haman comme celui qui la menace. Le roi se retire furieux. Entre temps, Haman cherche à trouver les bonnes grâces d’Esther mais glisse et s’affale sur elle. C’est à ce moment là que le roi revient. Haman finit sur la potence avec ses dix fils.

Troisième temps

La situation se retourne complètement. Mordekhaï est nommé à la place de Haman. Comme le système juridique de l’empire ne permet pas d’annuler un décret, le roi publie un contre-décret. Il ordonne aux Juifs de son empire de tuer leurs ennemis le jour même où Haman voulait les massacrer. Il s’en suit un massacre à travers l’empire, ordonné par le roi. Esther demande alors la permission d’avoir un autre jour de massacre à Suse, ce qui lui accorde le roi (Esther 9:14). Au total, on compte 75 810 morts.

Le jour suivant, le 14 Adar dans l’empire et le 15 Adar à Suse, les Juifs célèbrent leur délivrance par un grand festin. Mordekhai institue cette célébration comme commémoration annuelle pour tous les Juifs.

La place du livre d’Esther dans le canon hébraïque

Le livre d’Esther occupe une place particulière parmi tous les livres de la Bible. C’est le seul livre, en dehors des cinq livres de la Tora, qu’on lit (le jour de Pourim) dans un rouleau de parchemin écrit à la main. Le rituel de la lecture rappelle celui de la lecture de la Tora. On dit ainsi des bénédictions avant et après la lecture du rouleau. C’est aussi le seul livre de la Bible qui a donné lieu à la rédaction d’un traité du Talmud qui porte son nom (Meguila). Maïmonide distingue le livre d’Esther de tous les autres livres de la Bible, en dehors de la Tora :

« Tous les autres livres tomberont en désuétude. Seul, à côté de la Tora, le livre d’Esther survivra. Le souvenir de la catastrophe dont nous étions menacés et dont nous avons été sauvés ne s’effacera jamais du cœur de notre peuple. »

Pourtant, à première vue, le livre d’Esther ne ressemble pas vraiment à un texte religieux. Il ne fait pas référence à des rituels juifs, ni à la terre d’Israël. Le mariage d’Esther avec un roi païen ne semble poser aucun problème, ni au narrateur, ni à l’héroïne elle-même. Esther semble se prêter de bonne grâce aux préparatifs du mariage et ne guère se préoccuper de cacherout. Aucun péché n’est évoqué pour expliquer comment les Juifs se trouvent sous la menace de Haman. À aucun moment les personnages invoquent le secours de Dieu.

Farce et vaudeville

Le livre d’Esther a plutôt les apparences d’un livre profane. C’est une farce, voire un vaudeville. Les personnages sont caricaturaux, souvent grotesques. Le récit est truffé d’effets comiques. Tel un personnage de Feydau, le roi entre dans la chambre de la reine alors que son vizir Haman vient de trébucher et s’affaler sur la couche de la reine. Ou encore les courtisans du roi invoquent la nécessité de leur propre honneur pour convaincre le roi de répudier la reine Vachti. Sa désobéissance pourrait en effet faire tâche d’huile parmi les femmes de la cour.

Le texte contient de multiples exagérations, comme les dimensions invraisemblables du royaume, le festin royal qui dure pas moins de 180 jours ou encore les préparatifs du concours de beauté. Le retournement de situation repose sur un roi victime d’insomnie qui décide pour se rendormir de se faire lire les annales du royaume. Sans compter un certain nombre d’allusions scabreuses.

Sous l’allure de la farce, le livre d’Esther traite de problématiques très sérieuses qui ont traversé l’histoire du peuple juif et gardent toute leur actualité. L’histoire évoque l’antisémitisme et le génocide, la lutte entre le bien et le mal, la fragilité de l’existence juive. Le style du texte semble décalé par rapport à la gravité du sujet. On retrouve ce décalage dans la célébration de Pourim. Avec les crécelles, l’invitation à boire sans retenue, les déguisements, tout semble fait pour nous empêcher de penser très sérieusement.

Et Dieu dans tout ça ?

Dieu est curieusement absent. Aucune trace de miracle ou d’intervention divine dans l’histoire. Le nom même de Dieu n’apparaît pas. Une première lecture peut faire dire que dans l’histoire d’Esther, Dieu est effectivement absent. Dans le corpus biblique, le livre d’Esther nous fait entrer de plein pied dans l’humanisme. Les hommes doivent apprendre à vivre sans Dieu et construire eux-mêmes leur histoire. C’est par leur courage et leur action que Mordekhaï et Esther vont sauver le peuple juif en Perse.

Reste alors la question du hasard, très présent dans le livre d’Esther. On ne peut en effet ignorer la succession d’événements providentiels dans le déroulement de l’histoire. Mais quel sens lui donner ? La tradition juive voit dans le hasard la main invisible de la présence divine. Dans le livre d’Esther, Dieu ne se révèle pas de manière ostentatoire comme au mont Sinaï, ni à travers la parole des prophètes. C’est le hasard qui est le messager de Dieu et c’est à l’homme de trouver la présence de Dieu.

Les rabbins ont cherché des traces de la présence de Dieu dans le texte. Il est ainsi suggéré que le terme haMaqom (le lieu) fait référence à l’Éternel lorsque Mordekhaï dit à Esther que l’aide viendra mimaqom aher, « d’un autre lieu » (Esther 4:14). Ou encore que dans l’invitation au festin lancée par Esther au roi se cache le tétragramme dans les premières lettres des mots yavo hamélèkh vehaman hayom, « que viennent aujourd’hui le roi et Haman » (Esther 5:4). Il n’en reste pas moins que cette présence est difficile à discerner. « Un autre lieu » est une allusion bien vague. Il revient alors à l’être humain de déceler sa trace, de la dévoiler. C’est aussi à l’être humain d’agir, comme le font Mordekhaï et Esther.

Le terme de « Meguilat Esther » fait référence au dévoilement de ce qui est caché. Le mot Meguila  מגילה (rouleau) rappelle le mot  Guilouï  גלוי (découverte, révélation) et le nom Esther  אסתר est basé sur la racine ס.ת.ר (caché).

Jour de transgression, de rire et de confusion

À chercher la présence de Dieu dans le texte, on peut arriver à des rapprochements pour le moins surprenants. Des commentateurs ont pu voir une référence à l’Éternel dans le terme hamélekh (le roi). Ne disons-nous pas dans nos prières que l’Éternel est malkénou (notre roi) et mélèkh ha-olam (roi du monde) ?

Pourtant, dans le livre d’Esther, la figure d’Assuérus n’est guère glorieuse. C’est un potentat, un souverain fantoche, caractériel, passif. Il pense essentiellement à manger et boire. Il se préoccupe plus d’étaler sa position et ses richesses aux yeux de tous que de gouverner son pays.

Ce rapprochement rappelle bien le caractère de carnaval qu’a pu prendre la fête de Pourim avec ses déguisements, ses masques et son esprit de transgression. L’heure est à la dérision vis-à-vis de nous-mêmes et de notre rapport à la religion, voire à Dieu. Dans le Pourimspiel (comédie de Pourim), le « rabbin de Pourim » parodie ainsi rabbins et professeurs. La tradition talmudique nous invite aussi à boire du vin jusqu’à ne plus discerner Baroukh Mordekhaï (Béni Mardochée) et Arour Haman (Maudit Haman).

Pourim nous permet une journée d’oubli et de confusion dans l’année. Une journée où l’on ne se prend pas au sérieux. Un moment de rire et de distanciation face ce mystère troublant de l’absence de Dieu.

Bonne lecture du livre d’Esther! Pourim saméah !

En couverture : La Reine Esther, par Edwy Long, 1878