Le livre du Deutéronome se situe juste avant la mort de Moïse. Il contient une série de discours d’adieu de Moïse alors que les Enfants d’Israël, qui ont passé 40 ans dans le désert sous sa direction, s’apprêtent à entrer en Erets Israel (terre d’Israël). 
Au début de la sidra Ki Tavo, Moïse donne des instructions aux Enfants d’Israël concernant le rituel de l’offrande des prémices de la récolte qu’ils devront accomplir lorsqu’ils seront installés en Erets Israel.

Selon le rituel décrit par Moïse, les Enfants d’Israël doivent apporter au Temple les premiers fruits de leurs récoltes et les offrir à Dieu par l’intermédiaire du prêtre. Cette offrande s’accompagne de la récitation d’une formule précise dans laquelle ils remercient Dieu de les avoir sauvés de l’esclavage en Égypte et de les avoir amenés jusqu’à la Terre promise. C’est l’un des rares cas où la Torah contient le texte précis d’une prière. Il peut nous être familier car il est au centre d’un midrach inclus dans la Haggada traditionnelle de Pessah.

« Enfant d’Aram, mon père était errant, il descendit en Égypte, y vécut étranger, peu nombreux d’abord, puis y devint une nation considérable, puissante et nombreuse. Alors les Égyptiens nous traitèrent iniquement, nous opprimèrent, nous imposèrent un dur servage. Nous implorâmes l’Éternel, Dieu de nos pères; et l’Éternel entendit notre plainte, il considéra notre misère, notre labeur et notre détresse,  et il nous fit sortir de l’Egypte avec une main puissante et un bras étendu, en imprimant la terreur, en opérant signes et prodiges; et il nous introduisit dans cette contrée, et il nous fit présent de cette terre, une terre où ruissellent le lait et le miel. Or, maintenant j’apporte en hommage les premiers fruits de cette terre dont tu m’as fait présent, Seigneur! » (Deutéronome, 26 :5-9)

En apportant l’offrande des prémices, les Enfants d’Israël racontent l’histoire de leur peuple. Le texte n’exprime pas uniquement une gratitude envers Dieu qui a fait présent de la terre et qui a soutenus les enfants d’Israël à travers leurs épreuves. Le récit consiste aussi en l’appropriation individuelle d’une mémoire collective. Il ne s’agit pas seulement de se souvenir, mais à travers l’expression individualisée de cette chronique (« mon père »), de faire sien cette histoire, comme si les expériences du passé empiétaient sur le présent.

Le rituel de l’offrande des prémices est aussi une reconnaissance de la souveraineté divine. En offrant les premiers fruits de leur récolte, les fermiers affirment que cette récolte appartient à Dieu. L’homme peut labourer, semer, récolter mais en définitive c’est Dieu, créateur du monde, qui fournit la nourriture. Ce discours de Moïse intervient alors que les Enfants d’Israël vont entrer en Erets Israel. Le rituel de l’offrande des prémices est un rappel que cette terre qu’ils s’apprêtent à conquérir, ne leur appartient pas véritablement, qu’elle leur est simplement confiée.

Nous ne pouvons plus apporter d’offrande au Temple mais nous avons des rituels qui expriment cette idée de reconnaissance de la souveraineté de Dieu. C’est le cas des bénédictions sur la nourriture. Lorsqu’à Chabbat, nous faisons le kiddouch, nous récitons une bénédiction sur le vin, un produit de l’activité humaine, dans laquelle nous remercions Dieu, boré péri hagafen (créateur du fruit de la vigne). Dans le motsi, la bénédiction sur le pain, le sens littéral de hamotsi léhem min haarets est que nous remercions Dieu de « faire sortir le pain de la terre ». Nous attribuons ainsi le produit du pain à Dieu alors même qu’est intervenue une activité humaine. En disant ces bénédictions, ainsi que les autres bénédictions sur la nourriture, nous reconnaissons que ce que nous allons boire ou manger, nous le devons à Dieu. La tradition juive dit que celui qui ne dit pas la bénédiction, c’est comme s’il volait Dieu.

Le Rabbin Jonathan Magonet (1) explique qu’on peut considérer ces bénédictions comme un transfert symbolique de propriété entre Dieu et nous. Les bénédictions ne sanctifient en rien le vin, le pain ou les autres nourritures. On peut même considérer que c’est le contraire : en prononçant la bénédiction, nous reconnaissons que ce que nous allons boire ou manger est un cadeau de Dieu, et c’est comme si nous sortions cette nourriture du domaine divin ou sacré pour le rendre accessible à l’homme.

Les bénédictions à prononcer avant de manger ou boire quelque chose peuvent aujourd’hui nous paraître anachroniques ou pour le moins étranges. Mais elles peuvent être une façon de reconnaître nos limites humaines dans des actes très quotidiens et de  nous questionner sur la responsabilité de l’ homme dans le monde.

(1) Jonathan Magonet, A Rabbi Reads the Torah, scm press, 2013