Résumé de la Parachat Chemot (Exode 1:1 – 6:1)

Après la mort de Joseph, un nouveau Pharaon « qui ne connaissait pas Joseph » monte sur le trône. Il réduit les Hébreux en esclavage puis ordonne que les nouveaux-nés garçons des Hébreux soient noyés dans le Nil. Une femme de la tribu de Lévi place son enfant dans un panier sur le Nil. La fille de Pharaon secourt le bébé. La sœur du bébé qui a assisté à la scène se précipite et va chercher une nourrice, qui n’est autre que sa propre mère et celle du bébé. Lorsque l’enfant est un peu plus grand, la fille du Pharaon l’élève comme son propre fils et lui donne le nom de Moïse.

Alors qu’il est encore jeune homme, Moïse tue un Égyptien qui maltraitait un esclave hébreu. Il doit fuir et se rend à Midian où il épouse Tsippora (Séfora), la fille de Yitro, un prêtre de Midian. Ils ont deux fils. Dieu se révèle à Moïse depuis un buisson en feu qui ne se consume pas. Il le charge de libérer les Hébreux de leur servitude avec l’aide de son frère Aaron. Moïse et Aaron demandent à Pharaon de laisser les Hébreux honorer Dieu dans le désert. Mais Pharaon refuse et impose des tâches encore plus lourdes aux Hébreux.

Et voici les noms des enfants d’Israël

Le livre de l’Exode commence avec les mots « Vé’élé chémot b’né Yisraël » : « Voici les noms des enfants d’Israël ». Le livre de l’Exode débute par l’énoncé des noms des fils d’Israël, des enfants de Jacob.  Une continuité est ainsi établie entre le livre de la Genèse et le livre de l’Exode. Ce lien est encore renforcé par la première lettre du livre : un vav, qui peut se traduire par « et ».

La Bible donne beaucoup d’importance aux noms des individus et des lieux. Les noms sont porteurs de sens. Ils disent quelque chose de la vérité profonde des êtres et de leur vie. Cela est tout à fait le cas au tout début de la Parachat Chemot, mais de manière un peu curieuse. En effet, certaines personnes sont nommées, et d’autres ne le sont pas.

Après la mention des enfants de Jacob, le texte raconte que la population hébraïque s’accroît, mais ne mentionne aucun nom jusqu’à Moïse (Moché en hébreu). Avec deux exceptions notables : Chifra et Poua, les deux sages-femmes qui s’opposent à l’ordre de Pharaon de tuer tous les nouveaux-nés garçons des Hébreux.

À quel moment Moïse est-il nommé ? Ce nom lui est donné par la fille de Pharaon. C’est en quelque sorte son nom égyptien. La fille de Pharaon  ne lui donne pas ce nom tout de suite, mais une fois que l’enfant est sorti de nourrice. Comment ses parents l’avaient-ils nommé avant que sa mère ne le dépose dans un panier sur le Nil ? Et comment s’appelait-il lorsqu’il était petit ? Le texte n’en dit rien.

On ne connait pas non plus le nom des parents de Moïse. On sait que ses parents hébraïques sont de la tribu de Lévi. Cependant, leurs noms (Amran et Yokhévèd) ne sont mentionnés que plus loin dans le texte (Exode, 6:18,20). Il en est de même pour la sœur du bébé. Son nom (Myriam) est mentionné pour la première fois après le passage de la mer des Joncs (Exode, 15:20). Du côté de la famille d’adoption, les parents ne sont pas nommés plus spécifiquement. Le texte parle seulement de « la fille de Pharaon ». Pharaon même n’est pas un nom à proprement parler. En effet, le mot Pharaon désigne le palais du roi et l’on parle de « Pharaon » comme on peut aujourd’hui parler des « déclarations de l’Élysée ou de Matignon ».

Le sens du nom Moïse prête aussi à interrogation. C’est un nom d’origine égyptienne. Sa racine signifie « naître » et le nom ms signifie « fils ». Il est souvent ajouté à un nom de Dieu, comme par exemple dans Ramses (fils du Dieu Ra, le soleil). Toutefois, le texte suggère une origine hébraïque en faisant un jeu de mots :

Elle [la fille de Pharaon] lui donna le nom de Moïse (Moché), disant : « Parce que je l’ai retiré des eaux » (min hamayim méchiténou). (Exode 2:10)

Le nom Moché est rapproché de la racine hébraïque mem-chin-hé qui signifie « tirer de ». Selon le texte, la fille de Pharaon l’appelle ainsi car elle l’a sauvé des eaux. Mais la forme « Moché » du verbe donne un tout autre sens. En effet, c’est une forme active. Littéralement, Moché n’est pas « celui qui est tiré de », mais « celui qui tire de ». Son nom évoque ainsi plutôt sa destinée future : il sauvera les Hébreux de Mitsrayim, l’Egypte en hébreu. Littéralement, Mitsrayim signifie « double étroitesse ».

Pourquoi ce silence autour du nom d’origine de Moïse ? Cela peut paraître d’autant plus étonnant que dans Vayikra Rabba, il est dit « Les enfants d’Israël ont été sauvés d’Égypte car ils n’avaient pas changé leurs noms » (pour des noms égyptiens).

L’imprécision pourrait-elle évoquer une certaine complexité de Moïse qui vit avec un statut double ? En effet, c’est un prince d’Égypte qui sait (jusqu’à quel point ?) qu’il est Hébreu. Il vit dans un palais doré tout en étant témoin de l’oppression de son peuple. Il aurait pu rester dans ce palais et poursuivre sa vie privilégiée. Pourtant, il va suivre un chemin tout à fait différent.

Le caractère de Moïse se révèle lors de l’épisode où il tue un Égyptien qui maltraitait un Hébreu.

Or, en ce temps-là, Moïse, ayant grandi, alla parmi ses frères et fut témoin de leurs souffrances. Il aperçut un Égyptien frappant un Hébreu, un de ses frères. (Exode 2:11-12)

Selon Abraham Ibn Ezra, la répétition du mot « frères » fait référence à l’évolution de Moïse. Lorsque Moïse sort de son palais, c’est un prince égyptien. Le verset pourrait être compris de la façon suivante : Moïse, Égyptien, va parmi ses frères égyptiens et voit leurs difficultés. Mais dans le deuxième verset, les frères sont bien Hébreux. Moïse s’identifie à ses frères hébreux. Il sort de l’ambiguïté. Et c’est en affirmant son sens de la compassion et de la justice qu’il devient véritablement Israélite.

Nous sommes ici bien loin de l’image d’un Moïse héroïque véhiculée par Cecil B. DeMille ou bien avant lui par Michel-Ange. Dans la Tora, Moïse est un personnage complexe, dont la vie est loin d’être un chemin sans failles. Cela peut aussi interroger sur sa propre complexité : n’a t-on pas chacun une part d’Égypte en nous ?

 

Illustration : Alexey Tyranov – La mère de Moïse (1839-1842) / Wikimedia Commons