Ce Chabbat, nous lisons la Parachat Tetsavé (Exode 27:20 – 30:10). Comme c’est le Chabbat avant Pourim, on lit aussi les versets suivants de la Tora :

Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek, lors de votre voyage, au sortir de l’Égypte. Comme il t’a surpris chemin faisant, et s’est jeté sur tous tes traînards par derrière. Tu étais alors fatigué, à bout de forces, et lui ne craignait pas Dieu. Aussi, lorsque l’Éternel, ton Dieu, t’aura débarrassé de tous tes ennemis d’alentour, dans le pays qu’il te donne en héritage pour le posséder, tu effaceras la mémoire d’Amalek de dessous le ciel : ne l’oublie pas. (Deutéronome, 25:17-19)

C’est la raison pour laquelle ce Chabbat est appelé Chabbat Zakhor (souviens-toi), l’un des quatre Chabbatot « spéciaux » qui nous amènent vers Pessah.

L’attaque d’Amalek contre les Israélites

Ces versets du Deutéronome évoquent un événement qui est raconté dans le livre de l’Exode. Tandis que les Israélites viennent de sortir d’Égypte et de franchir la mer des Joncs, ils sont attaqués par Amalek et ses troupes. Les Amalécites s’en prennent à l’arrière de la colonne, là où sont les plus faibles. Josué est nommé par Moïse pour conduire la riposte et réussit à anéantir l’ennemi. Dieu ordonne alors à Moïse :

« Consigne ceci, comme souvenir, dans le Livre et inculque-le à Josué : ‘que je veux effacer la trace d’Amalek de dessous les cieux.’ «  Moïse érigea un autel, qu’il nomma: « Dieu est ma bannière. » Et il dit: « Puisque sa main s’attaque au trône de l’Éternel, guerre à Amalek de par l’Éternel, de siècle en siècle! » (Exode, 17:14-16)

Il est demandé un acte d’écriture mémorielle. Écrire pour transmettre ce souvenir. Il est dit que retranscrire cet événement permet d’effacer la mémoire d’Amalek même si chaque génération aura à vaincre d’autres Amalek. Pour vaincre les futurs ennemis, il faut garder mémoire du passé. C’est bien ce que toute l’histoire du peuple juif raconte. On se souvient par l’écrit comme l’indique le verset de l’exode cité ci-dessus. On se souvient aussi par des commémorations et célébrations, comme le demande Mordekhaï à la fin du livre d’Esther. La fête de Pourim célèbre une victoire des Juifs sur le mal.

Se souvenir pour combattre Amalek dans chaque génération

Dieu nous ordonne de combattre Amalek (ou son semblable) dans chaque génération sans attendre que lui-même se charge de l’éradiquer. Au fil du temps, les Amalécites ont incarné l’archétype d’un comportement humaine cruel et dangereux. Dans le livre d’Esther, lu à Pourim, Amalek apparaît sous les traits de Haman qui est d’ailleurs considéré comme relié à Amalek. Quand on lit le rouleau d’Esther, la coutume veut de faire le plus de bruit possible pour effacer son nom.

Cet appel à se souvenir est un appel à être conscient de l’existence du mal et à lutter contre lui. Il s’agit d’abord de se confronter au passé, ne pas ignorer les horreurs du passé et ne pas croire que la barbarie est derrière nous. L’amnésie nourrit les futurs Amalek. Il ne suffit pas de dire « plus jamais ça ». Une autre difficulté est de reconnaître les figures d’Amalek. Le texte de la Tora vise en particulier un personnage Amalek. Cela peut se comprendre comme la nécessité de distinguer différents types et niveaux de mal. Ne pas mettre tous les événements, tous les comportements sur le même plan. Le Chabbat Zakhor nous rappelle l’obligation d’avoir une mémoire active et intelligente.

Depuis la Shoah, cette problématique du souvenir a été ravivée. Comment transmettre ? Par quels canaux de l’écrit et du rituel ? Il y a aussi cette nécessité de ne pas laisser la place au persécuteur mais de se souvenir des victimes. C’est peut-être ce que nous invite la Tora à faire en nous disant de nous souvenir en effaçant Amalek.

Zakhor, Histoire juive et mémoire juive

La mémoire est un thème fondamental du judaïsme. Un ouvrage de référence sur le sujet est Zakhor dans lequel Yosef Hayim Yerushalmi s’interroge sur l’histoire et la mémoire nationale ou collective juive. Dans son introduction, il rappelle comment la mémoire est incertaine mais un devoir essentiel.

« La Bible hébraïque semble commander sans hésitation à la mémoire. Ses injonctions à se souvenir ne souffrent aucune exception, et même lorsqu’elle n’est pas requise, la mémoire demeure toujours ce dont elle dépend. Le verbe zakhar dans ses diverses conjugaisons apparaît dans la Bible pas moins de 169 fois ; généralement il a Israël ou Dieu pour sujet, car la mémoire leur incombe à l’un et à l’autre. Le verbe se complète de son antonyme – oublier. Israël reçoit l’ordre de se souvenir, de même l’adjure-t-on de ne pas oublier. Ces deux impératifs n’ont cessé de résonner chez les Juifs depuis les temps bibliques. » 1

  1. Yosef Hayim Yersushalmi, Zakhor, Histoire juive et mémoire juive, Collection tel, Gallimard, 1984

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Couverture © U. Leone via Pixabay